PETIT LEXIQUE MAYENNAIS

 

Quelques exemples de patois Mayennais tirés des contributions régulières que j’ai donné à L’Hirondelle, petite publication éditée par le conseil municipal de Saint-Hilaire du Maine. C’est un jeu. Mais je lui vois une fonction : réhabiliter le patois dans l’estime de ceux qui l’ont abandonné, chasser l’humiliation des parleurs de patois devant l’Histoire. Car il n’y a pas de langues mauvaises, toutes servent à communiquer et toutes ont une histoire.

JLT

 

Pierre-et-cochon

 

 

  • Abeuvrer : abreuver.

    La forme employée est quelquefois abeurver, le «r» - consonne qui bouge facilement – pouvant être mis avant le «v». On pourrait croire que c‘est là une déformation du français moderne abreuver, il n’en est rien : l’Ancien Français a connu au XIIe siècle un verbe abevrer avec ce même sens d’abreuver.

  • Achée : lombric (ver de terre rose).

    Il est possible que ce mot nous vienne de la pêche. Nous trouvons en effet dans l’Ancien Français esche, asche, aische, nom féminin des XIIe-XVIe siècles signifiant appât, amorce. Chez nous aussi c’est un féminin. Notons que notre prononciation nécessite un accent circonflexe, or celui-ci est souvent signe d’un «s» qui a été supprimé (comme dans chastaine, châtaigne ou castel, château).

  • Actoner : bégayer.

    Ce mot pose un problème. Entre le XIIe et le XVe siècles, il y eut des verbes actainer et atainer (ou ataïner) qui signifiaient quereller, irriter, harceler… Mais cela ne fait pas notre affaire. Tout juste peut-on constater que ataïner vient d’ataïne et que ce nom, après querelle et colère, exprime la peine et l’effort. Chez celui qui peine à parler, il y a bien un effort. La forme ancienne existe mais son lien avec notre patois n’est pas encore clairement établi.

  • Amont : contre (on peut dire «amont la haie», «amont l’mur»).

    Nous employons comme préposition ce mot qui, selon tous les dictionnaires, est un nom masculin : «hauteur d’où vient un cours d’eau» (en opposition à l’aval, vers quoi il descend). Notre pratique est sans doute issue de la langue ancienne car dans les traités de fauconnerie, depuis le Moyen Age, on dit «mettre l’oiseau amont» pour le lancer, et «tenir amont» quand l’oiseau de proie se maintient en l’air avant de découvrir le gibier. De même, au XVIe siècle on pouvait dire «marcher à mont», en montant, et «marcher à val», en descendant ; donc, avec un sens un peu différent de celui que nous lui donnons, employer le terme également comme préposition.

  • Antèle : bûche refendue.

    Du XIIe au XVIe siècle, astele signifiait «morceau ou éclat de bois». L’origine est dans le bas latin de Gaule : astella, petite planche, lui-même dérivé du latin classique astula, «fragment de bois coupé, éclat, copeau».

  • Auvale : auge.

    Le mot nous vient du latin alveolus, petit baquet.

  • Avaine : avoine.

    Du XIIIe au XVIe siècles, nous trouvons aussi bien aveine que avaine (dans Le Roman de la Rose). Littré note que aveine est la prononciation du mot avoine dans l’ouest de la France.

 

  • Baller : pendre (de façon passive, comme une branche cassée qui balle).

    Le verbe baller, encore inscrit dans les dictionnaires au sens de danser, n’est même plus employé. Mais l’usage que nous en faisons est encore entendu dans une expression comme «bras ballants». Larousse et Littré mentionnent  seulement les adjectifs ballant, ballante : «qui pend, qui oscille». C’est avec ce sens de pendre, qui n’a semble-t-il plus cours en français, que nous utilisons le verbe.

  • Barbeyer : couper à la faucille (ou avec la serpe à broussailles) herbes, ronces et branches sur le flanc d’une haie.

    Il est probable que le terme vient d’une forme de l’Ancien Français : barboïer, barbïer (XIIIe-XVIe siècles), c'est «faire la barbe». Littré a admis un verbe barbeyer, terme de marine venu aussi de barbe, ainsi présenté : «le vent barbeye lorsqu’il ne fait que raser la voile sans la remplir».

  • Benaise : Content.

    Est-ce une contraction de  «bien aise» ? Ce mot, qui existe également en patois lyonnais, semble en tout cas parent des formes qu’on a connues au XVIe siècle : benastru ou beneuré, heureux, bienheureux, né sous un astre favorable.

  • Bener : pleurer, gémir, se plaindre.

    Il se pourrait que ce verbe n’ait pas d’autre origine que benêt. Ce serait donc «gémir comme un benêt» (nom qui vient lui-même de béni, quand on voulait croire que les simples d’esprit étaient favorisés du ciel).

  • B’lin : jeune mouton mâle.

    Du XIIIe au XVIe siècles, belin a le sens de bélier. Toutefois, les dictionnaires ne sont pas d’accord sur l’origine : l’un dit que le mot vient du germanique bel, cloche ; l’autre du latin balare, bêler.

  • Bloces : prunelles.

    Au XIIIe siècle, beloce est une petite prune sauvage (mot qui viendrait du latin populaire d’après une forme gauloise). Le terme est souvent employée au figuré de façon moqueuse : «pousser des bloces», c’est marquer son étonnement en ouvrant grand les yeux et en forçant sur les globes oculaires.

  • Bouiner : n’avancer à rien dans le travail, ou faire des petites choses sans importance.

    Ce verbe existe aussi dans le patois de la Sarthe. Aux XIIe et XIIIe siècles, buisnart signifiait niais, imbécile… On pourrait être passé de ce qualificatif à l’idée d’une personne incapable de travail sérieux. Une autre piste serait un terme du latin populaire, binare, qui veut dire faire quelque chose une deuxième fois.

  • Bouis : buis.

    Il s’agit d’une forme ancienne du mot, en usage au XVIe et XVIIe siècles. Et non pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, d’une déformation du français ou d’une mauvaise prononciation.

  • Breuche : écume.

    Au XIVe siècle, un mot breu (d’origine obscure) désigne bouillon, écume et boue. La «breuche de russia», prise à la surface d’un ruisseau donc, si on la rencontre par hasard, est recommandée pour faire passer les verrues.

  • Broc : fourche d’acier à trois doigts, pour le foin.

    Au XIIe siècle, broc est un objet pointu, clou, broche (le maréchal-ferrant dit encore «brocher» pour mettre les clous dans le sabot). Au XVe siècle, on trouve broc, fourche de fer.

 

  • Caige : cage.

    Au XIIe siècle, la lettre «i» que le français a perdue et que nous avons conservée se rencontre sous les formes caive et caie.

  • Chamberière : chambrière (piquet, mobile sur un anneau, placé sous les charrettes et tombereaux pour leur permettre de rester à l’horizontale quand ils ne sont pas attelés).

    Là aussi nous avons conservé une forme que le français a éliminée. Ainsi lit-on dans le Roman de la Rose du XIIIe siècle, que celle qui s’occupe des chambres est nommée chamberière, le sens est différent mais le mot est exactement le même.

  • Cilette : baguette souple pour fouetter.

    L’ancien français offre des mots vraiment proches, cilande, cillance et cillante pour cravache, fouet, puis cillier (XIIe siècle) pour fouetter, cingler. Le terme mayennais doit être de cette famille-là.

  • Cotir : sauter au sens d’éclabousser.

    Le verbe se trouve au XIIIe siècle dans le Roman de la Rose pour décrire les eaux qui heurtent la roche et y «cotissent», c’est à dire éclaboussent de gouttes. «Attention, ça cotit !» se dit quand on verse un liquide.

 

  • Écriller : glisser.

    Ce verbe nous vient directement du Moyen Age puisqu’on trouve un escriller, glisser, trébucher , en usage du XIIe au XVe siècles. Ce verbe n’a été entendu qu’une fois, dans les années 70 : on remarquait qu’il fallait éviter de monter dans les arbres à émonder un jour de pluie pour ne pas «écriller». Tout de suite proposé à un autre locuteur du patois, il a été dans l’instant compris et traduit.

  • Éteurper : si un piquet qu’on enfonce butte sur quelque chose et renvoie le coup dans le manche de la masse, on dit «ça éteurpe !»

    Ce mot devenu rare est peut-être parent de deux mots attestés au XIIe siècle : esterper, arracher, extirper, détruire, annuler ; et esterpe, souche, pieu, perche. Leur sens, certes, n’est pas identique, mais il semble n’être pas éloigné.

  • Etournia : étourneau.

    Dans Le Roman de la Rose (XIIIe siècle) les étourneaux sont nommés estorniaus, preuve que le «i» supprimé par le français et que nous prononçons n’est pas une faute ni une fantaisie, il a une origine ancienne.

 

  • Fener : faire les foins.

    Du XIIe au XVe siècles, le mot était identique : fener. Il serait intéressant de trouver d’où est venue l’expression «fener une poule» quant à la course on l’essouffle pour l’attraper, mais cela reste encore mystérieux !

  • Fouer : action de la taupe qui creuse et rejette la terre.

    L’origine en est dans fochier ou fogier (XVe et XVIe siècles) : fouiller le sol, creuser. Du latin fodere, creuser, fouir. Le dictionnaire d’Ancien Français cite Rabelais qui conjugue le verbe au pluriel : «ils fougent».

  • Frambeyer : enlever la litière qui est devenue fumier.

    Du XIIe au XIVe siècles, fembrier ou fembroï nommaient le fumier. Et pour répandre le fumier, fumer une terre, du XIVe au XVIe, les verbes étaient fembrer, fembréer ou fembroïer. Nous arrivons presque à notre mot local ; avec toutefois un sens différent puisqu’il s’agit de répandre au lieu d’enlever, mais le matériau manipulé fait le lien (un déplacement du «r» consonne migratrice, est fréquent dans le patois).

 

  • Giguer : ruer, ou lancer des coups de pattes.

    Le verbe existait bien en ancien français mais avec un sens différent : folâtrer. Il est même passé dans le dictionnaire Littré (1863-1872) au sens de danser, sauter, provenant de la gigue, une danse «au mouvement vif et gai». Nous en avons détourné le sens pour décrire l’animal qui joue des pattes.

  • Giler : jaillir en éclaboussant, c’est à dire gicler.

    Verbe que Larousse classe dans le français mais que Littré considérait au XIXe siècle comme disparu, mentionnant tout de même giler comme «forme normande du verbe gicler».

  • Gris (les) : les griffes.

    En même temps que grif et grife, on rencontre gris pour griffes dans les textes du Moyen Age, par exemple dans Le Roman de Renart au XIIIe siècle.

  • Guibet : moucheron qu’on attrape généralement dans l’œil en étant à bicyclette.

    Déjà au XIIe siècle (1120) on trouve guibet, sorte de moucheron.

 

  • Halite : vent presque chaud qui dessèche.

    En ancien français, on rencontre halitre, «chaleur excessive causée par l’ardeur du soleil» et hale ou hasle, sec, desséché (qualificatif qui pouvait s’appliquer au pain). Le français en a fait le hâle de la peau. Ces termes viennent directement du latin halitus (à Rome on disait halitus solis, «le souffle du soleil», «la chaleur»).

  • Hort : branche de bois souple (hêtre de préférence, parfois chêne) qu’on tord pour augmenter sa résistance et qui sert à lier les fagots.

    En Ancien Français, du XIIe au XVe siècles, nous trouvons hart, lien d’osier pour lier les fagots… mais aussi corde pour étrangler les condamnés (aussi disait-on d’un homme mauvais «il ne vaut pas la hart pour le pendre !»)

 

  • Kerson : cresson.

    Il ne s’agit pas d’une déformation du mot, mais de l'une des façons d’écrire le nom de cette plante au Moyen Age. La consonne «r» a été déplacée au fil du temps.

 

  • Mêlier : néflier.

    Du XIIe au XVIe siècles on disait mesle pour nèfle, et au début du XIIIe meslier pour néflier. Les deux mots étant formés à partir du latin populaire mespila, lui-même emprunté au grec mespilon, nèfle.

  • Miette : peu («miette meuchant»).

    Au Moyen Age, miette a le sens de mie de pain. En même temps, du XIe au XIXe mie a été employé dans le sens de peu. Chez nous, c’est «miette» qui a pris et gardé cette signification.

 

  • Neir : noir.

    C’est là une forme très ancienne de noir qui se trouve, par exemple, dans La Chanson de Roland (XIe siècle).

  • Neuille : manivelle.

    Un dictionnaire d’ancien français indique nille, neille, noiele (XIVe siècle) : tourniquet, fer de moulin. Un autre précise : nille, «manchon en bois qui entoure le manche d’une manivelle».

 

  • Oule : grand pot de grès avec des anses où l’on conservait de la viande avec du sel ou des saucisses dans le graisse.

    Au XIIe siècle, il y avait un mot dont le nôtre est certainement parent : ole, du latin olla, désignant un grand pot, une cruche à deux anses ou une marmite.

  • Ouvraige : ouvrage, travail.

    Parmi les formes anciennes il y avait ouvraigne, où l’on voit la présence du «i» qui ne résulte donc pas d’une déformation. Dans les écrits de Joachim du Bellay (1549), on rencontre aussi «ouvraige». Littré au XIXe siècle note qu’en Bourgogne on dit encore «ouvraige», comme en Mayenne.

 

  • Pilet : poteau sur lequel tourne la barrière.

    En ancien français, il n’y a pas notre mot mais des mots apparentés : pilot pour poteau, grand pieu, et pileret pour petit pilier. Le tout venant du latin pila, colonne, qui a donné pilier en français.

  • Pirote : oie.

    Au Moyen Age, le nom pour un oison est pirot. Cependant, du XIIIe au XVIIe siècle, oie se disait plutôt oue.

 

  • Quasser : heurter quelque chose de fragile comme un fruit au point qu’il soit endommagé.

    Le mot s’emploie surtout au participe : une poire tombée mûre peut être «quassée». Il est donc intéressant de découvrir qu’au XIe siècle existait un verbe quasser : secouer, agiter, ébranler, broyer, meurtrir…

 

  • Rincier : prendre le repas de 16 heures (heure solaire).

    Au XIIIe siècle, reciner avait le sens de faire collation après le dîner (aujourd’hui nommé déjeuner). Le mot vient du latin cenare qui a fini par donner recenare, remanger.

  • Roueller : rouler, avancer.

    S’emploie surtout dans l’expression «Faut qu’ça rouelle !», que ce soit vite fait, ou «Allez, rouelle !» c’est à dire fonce ! Aux XIIe et XIIIe siècles, roëler signifie bien rouler, et roële (jusqu’au XVIe siècle), petite roue. Celle-ci, en français, deviendra rouelle, mais le verbe n’a pas été conservé.

  • Ruchot : panier sans anse.

    Fabriqué en paille et écorce de ronce (même technique que pour les ruches), il sert à porter du grain aux poules ou à récolter les œufs. En Ancien Français, ruchot voulait dire «petite ruche».

 

  • Souil [souï] : tout ce qui fait sale ou désordonné, épluchures ou choses d’abord étalées qu’ensuite il faut ranger (on disait «serre ton souil»).

    Certains nomment aussi «serre-souil» la pelle à balayures. En ancien français, on trouve soil, soue et soiller, souiller, issu du latin suile, porcherie et suillus, cochon.

 

  • Trou (de chou) : tronc (ou trognon) de chou à vaches.

    Ce mot usité couramment quand les choux fourragers étaient plantés par champs entiers, fut employé de la même façon par François Rabelais. Il nous vient donc au moins du XVIe siècle.

  • Touser : tondre et, par dérision, couper les cheveux.

    En Ancien Français, du XIIe au XVIe siècles, on rencontre le verbe toser, tondre.

  • Trolée : grand nombre.

    Le mot viendrait de la chasse à courre. Du XIIe au XVIe, troller, veut dire «faire aller çà et là un cerf», ou encore, «quêter au hasard», puis par extension, «traîner partout». Le Dictionnaire Historique de la Langue Française d’Alain Rey dit que la trolée, mot du XIIIe pour cette action de chasse, a été repris au XXe siècle avec le sens de grande quantité, ou bande (ainsi on dit «une trolée d’enfants»).

 

  • Villaige : village

    En latin, villa désignait une maison de campagne ou une ferme. Quant à la prononciation elle est historique. Dans sa Deffense et illustration de la langue françoyse de 1549, Joachim du Bellay écrit «dommaige», «couraige», «ouvraige», «sauvaige», «usaige» et c’est cette prononciation-là que notre français local a choisi de conserver.

  • Vlimeux : venimeux.

    Sous cette forme exactement, le mot a été employé par François Villon, poète parisien du XVe siècle. Et Littré note qu’en Normandie on dit «velimeux». L’une des orthographes pour venin au XIIIe siècle était velin ; ce qui, prononcé vite, donne facilement «vlin».

 

clement2

 

A lire également Le patois de la Mayenne par Jean-Loup Trassard

(intervention à la journée d’étude «Mémoire et identité rurales»

organisée par l'Université d’Angers le 15 mars 2002).

 

Imprimer PDF